ARMES ET ARMEMENTS - Armes chimiques et biologiques


ARMES ET ARMEMENTS - Armes chimiques et biologiques
ARMES ET ARMEMENTS - Armes chimiques et biologiques

La guerre chimique ou biologique consiste en l’emploi délibéré, à des fins militaires, de produits chimiques ou d’origine biologique contre des organismes vivants, et en l’utilisation de moyens de défense appropriés contre de telles attaques.

Son objectif principal tend à réduire plus ou moins profondément, parfois définitivement, les capacités humaines en portant atteinte à certains tissus, organes ou fonctions, et accessoirement en tarissant les sources de ravitaillement animal ou végétal.

Contrairement aux armes classiques ou nucléaires, cette forme de guerre n’affecte pas le matériel et l’infrastructure qui pourraient ainsi être récupérés intacts par l’adversaire. La gamme extrêmement diversifiée des produits utilisables permettrait d’adapter assez strictement de telles opérations de guerre au but militaire recherché et de fournir des charges actives pour la grenade comme pour le missile.

Les armes chimiques, et plus encore les armes biologiques, que l’on peut regrouper sous le terme générique d’armes toxicologiques, seraient enfin beaucoup plus insidieuses, même sans considérer leur emploi par des équipes de saboteurs, rendu possible par l’efficacité élevée de quantités réduites de produits ou de micro-organismes.

Si le danger de telles armes ne peut être négligé, il convient cependant de considérer qu’il est relativement plus aisé de s’en protéger que de se prémunir contre des attaques nucléaires ou même classiques. Si les conventions internationales n’ont pu dans le passé empêcher de telles attaques, une défense adéquate, permettant de déceler le danger, de s’en protéger et de traiter les troubles qui en résultent, en réduirait l’efficacité, et donc la tentation d’emploi généralisé.

Toutefois, cette protection, malgré les progrès techniques constants, imposera toujours une certaine gêne réduisant quelque peu les capacités opérationnelles, si bien qu’une simple menace d’emploi unilatéral créera un certain handicap pour l’autre partie.

1. Historique

Avant 1914

Des moyens chimiques et biologiques furent employés dans les campagnes militaires dès l’Antiquité, mais d’une manière épisodique et limitée.

Si les épidémies naturelles qui faisaient fondre les effectifs des armées anciennes ne constituaient pas des attaques biologiques, elles inspirèrent certaines opérations: des cadavres d’animaux ou même de soldats victimes d’épidémies étaient lancés par-dessus les remparts de cités assiégées, des puits étaient infectés de la même façon. Un général polonais, Sieminowicz, envisage en 1650 l’emploi d’armes plus élaborées: des globes remplis de bave de chien enragé. Un siècle plus tard, un général anglais, Bouruet, voulut répandre la petite vérole parmi les tribus indiennes rebelles en leur faisant parvenir des couvertures contaminées.

Les références historiques de la guerre chimique sont encore plus anciennes. Sans parler de l’emploi de flèches empoisonnées, les eaux du Pleistos auraient été contaminées, d’après Pausanias, avec des racines d’ellébore au cours d’opérations contre la ville de Crissa au VIe siècle avant J.-C. Si la combustion de soufre ou de poix ne semblait pas destinée, dans l’Antiquité, à produire des fumées asphyxiantes, l’amiral Dundonald suggéra, pendant la guerre de Crimée, de suffoquer la garnison russe des forts de Sébastopol par des vapeurs sulfureuses. Et, tout au long du XIXe siècle, divers inventeurs proposèrent de véritables munitions chimiques.

Première Guerre mondiale

La guerre chimique débuta véritablement, le 22 avril 1915, par l’émission d’une vague de chlore à partir des lignes allemandes dans le saillant d’Ypres. Grâce au secret qui avait entouré sa préparation, l’opération surprit les troupes françaises. En l’absence de moyens de protection, elle eut une efficacité considérable: 15 000 hommes hors de combat, dont 5 000 devaient mourir, un important matériel abandonné, une brèche de 6 km de large ouverte vers les ports de la Manche et de la mer du Nord. Mais ce succès ne fut pas exploité par l’état-major allemand qui n’avait pas cru à cette nouvelle arme. Deux jours plus tard, des masques à gaz improvisés réduisaient l’effet d’une nouvelle vague de chlore lancée dans le même secteur. Le phosgène, qui le 31 mai 1915 causa 6 000 morts sur le front russe, devait progressivement remplacer le chlore.

Mais ces vagues de gaz étaient tributaires d’un vent favorable pour atteindre les lignes ennemies. Aussi les belligérants mirent-ils au point le lancement par projectiles d’artillerie ou de mortier (projector britannique de Livens). Aux suffocants (phosgène, diphosgène, chloropicrine...), les Français ajoutèrent l’acide cyanhydrique, dont l’effet foudroyant surprit l’adversaire. Pour tourner l’efficacité des masques contre les vapeurs, l’armée allemande lança, au début de 1917, des obus chargés en arsines pulvérulentes. Malgré leur pouvoir de pénétration, leur efficacité militaire resta réduite.

L’apparition d’obus à l’ypérite, le 12 juillet 1917, marqua un pas beaucoup plus important: ce toxique attaquait n’importe quelle partie du corps en causant des brûlures étendues. Insidieux et persistant, il obligeait à garder, outre le masque, des vêtements de protection imperméables, très contraignants. Dès son apparition, l’ypérite devint le principal gaz de combat, rapidement adopté, après l’Allemagne, par les autres belligérants. Elle fut responsable de la plupart des pertes dues aux gaz, bien que le taux de mortalité restât faible. Un autre vésicant, la lewisite, aux effets plus fréquemment mortels, fut mis au point aux États-Unis à la fin de 1918.

Avec l’ypérite, l’importance de la guerre chimique allait augmenter considérablement et, à partir de juin 1918, 25 p. 100 des munitions d’artillerie de l’armée française étaient des obus à l’ypérite.

Au contraire des agents chimiques, l’emploi des agents biologiques fut très limité pendant tout le premier conflit mondial, se réduisant à quelques tentatives contre le bétail. Ces actions de sabotage, d’ailleurs non reconnues par les autorités allemandes, se seraient produites en 1915 dans différents ports américains contre des chevaux et du bétail prêts à être embarqués pour l’Europe et, en 1916, contre les chevaux de l’armée roumaine, dont le fourrage aurait été souillé par des germes de morve.

Depuis 1918

La fin de la guerre n’arrêta pas les recherches sur des armes, qui venaient de prouver leur puissance. Les progrès de l’aviation aggravaient encore cette menace pour les populations civiles comme pour les armées, et la mise au point d’armements et d’équipements de protection préoccupaient les différents pays. Cependant, il n’y eut pas d’opérations de guerre chimique, ou biologique, répétées et d’une certaine ampleur de novembre 1918 à novembre 1983. Certes, depuis 1960, de nombreuses attaques chimiques furent dénoncées, et toujours niées par les puissances accusées, sans que les faits puissent être formellement établis, au Yémen, au Laos, en Afghanistan, en Angola...

Plus caractérisées furent en 1936, en Abyssinie, les attaques à l’ypérite de l’aviation italienne sur les troupes éthiopiennes qui, dépourvues de toute protection, furent sévèrement éprouvées. De 1937 à 1943, les Japonais auraient à plusieurs reprises utilisé les gaz contre les Chinois, répandant en particulier, en 1941, des quantités importantes d’ypérite et de lewisite sur la ville d’Yichang. De 1964 à 1970, un irritant respiratoire, le CS, employé aux États-Unis pour réprimer les émeutes, fut utilisé par les forces américaines au Vietnam, à beaucoup plus grande échelle par moyens aériens et terrestres. Des défoliants furent aussi largement utilisés pour priver les forces du F.L.N. du camouflage offert par la jungle, mais aboutissant parfois à une véritable stérilisation du sol. Démentant tout emploi de toxiques mortels ou de produits de mise hors de combat, l’armée américaine a toujours considéré que ces opérations ne relevaient pas de la guerre chimique.

Au contraire, de 1983 à 1988, l’Irak a eu indiscutablement recours à cette forme de guerre contre l’Iran, en particulier en 1986, pour stopper l’avance iranienne dans la péninsule de Fao, et en 1988, où leurs armes chimiques aidèrent les Irakiens à reprendre Fao et les îles Majnoun, actions auxquelles il faut ajouter l’attaque de la ville irakienne kurde de Halabja, le 16 mars 1988, qui aurait tué près de 5 000 civils, les pertes militaires iraniennes dues aux attaques chimiques s’élevant à plusieurs dizaines de milliers de morts et de blessés. Les forces irakiennes ont utilisé essentiellement l’ypérite et peut-être un peu de tabun, ainsi que d’acide cyanhydrique dans le cas d’Halabja, ces toxiques étant dispersés par avion et hélicoptère sous forme de bombes ou d’épandages, mais aussi, dans les dernières offensives, par roquettes.

Si les produits de la Première Guerre mondiale se sont montrés toujours redoutablement efficaces, l’entre-deux-guerres a vu apparaître des produits nouveaux de plus en plus toxiques. À côté des ypérites à l’azote, le chimiste allemand Schrader découvrait en 1937, à l’occasion de recherches d’insecticides, les toxiques organophosphorés. De 1942 à la fin de la guerre, entre 15 000 et 30 000 t de l’un d’eux, le tabun, furent produites et en partie chargées en munitions. L’Allemagne disposait en 1945 d’une capacité de production annuelle de 7 000 t d’un autre organophosphoré, le sarin, encore plus toxique, et avait mis au point la synthèse du soman.

Pourquoi ces produits n’ont-ils pas été utilisés lors du second conflit mondial? Est-ce absence d’intérêt lors de l’offensive de 1940, perte de la supériorité aérienne nécessaire à leur emploi, ou crainte des représailles annoncées par les dirigeants alliés? Si l’Irak, qui était parvenu à fabriquer du sarin, n’y a pas eu recours, lors de la guerre de libération du Koweït, cela s’explique mieux par la destruction de ses dépôts et usines. Mais la menace en a pesé sur les forces alliées pendant tout le conflit.

Après 1945, les recherches d’insecticides plus efficaces ont mené à la découverte de nouveaux composés organophosphorés très toxiques, les produits V, agissant en particulier à travers la peau. Parallèlement, les progrès de la pharmacologie ont conduit à des produits rendant un adversaire incapable de se battre pendant un certain temps sans théoriquement présenter un danger pour sa santé: ce sont les incapacitants .

L’évolution de la guerre biologique depuis 1918 est restée plus mystérieuse que celle de la guerre chimique. Parallèlement aux agressifs chimiques, des attaques bactériologiques auraient été lancées contre les Chinois par les Japonais, en utilisant des bacilles pesteux. Des indications ont été fournies sur ces opérations, comme sur les installations de production d’agents de guerre biologique installées en Mandchourie de 1936 à 1944, par des officiers et sous-officiers de l’armée japonaise comparaissant devant un tribunal militaire russe à Khabarovsk.

Des phénomènes épidémiologiques anormaux ayant été relevés en 1952 en Corée, les forces américaines furent accusées d’avoir expérimenté, contre la Corée du Nord, des formes de guerre biologique. Mais les États-Unis ont rejeté ces accusations. De même l’U.R.S.S. a-t-elle rejeté l’accusation de préparation d’armements biologiques, formulée après l’apparition de cas de maladie du charbon à Sverdlovsk en 1979. Le Vietnam a également rejeté l’accusation d’emploi de mycotoxines contre les populations du Cambodge, formulée aux Nations unies en 1981.

Aussi, à la différence de la guerre chimique, aucune date et peu de faits précis jalonnent l’histoire mystérieuse des armes biologiques, dans leur emploi ou dans les recherches les concernant. Mais de nombreuses publications scientifiques de bactériologistes du monde entier et, en particulier, des laboratoires de Fort Detrick aux États-Unis et de Porton en Grande-Bretagne, attestent le danger d’une telle guerre.

2. Les agents de la guerre chimique et biologique

Produits chimiques visant l’homme

Ces produits, aussi appelés gaz de combat, sont d’une manière générale tous les composés chimiques pouvant être dispersés sous forme de liquides, de gaz ou d’aérosols pour produire des effets physiologiques allant de l’incapacité temporaire à une maladie grave et à la mort.

Les agents létaux provoquent la mort à défaut d’un traitement prompt et approprié, tandis que les agents incapacitants entraînent une inaptitude temporaire de la victime à tenir son rôle sans provoquer de lésions irréversibles.

Pour constituer un agent de guerre chimique, un produit, même hautement toxique, doit répondre à un certain nombre de critères, indiqués dans le tableau 1, et, en particulier, pouvoir être fabriqué en tonnages importants. La capacité d’un pays à préparer et à mener une guerre chimique dépend donc de son potentiel chimique industriel.

Selon la nature des effets physiologiques, on peut distinguer les familles de toxiques suivantes: irritants, vésicants, suffocants, toxiques généraux, et parmi les agents incapacitants ceux qui influencent le comportement physique et ceux qui perturbent le psychisme.

Irritants

Ces produits excitent les terminaisons des nerfs sensitifs, en particulier au niveau des muqueuses. En général peu toxiques, du moins aux doses réalisables en plein air, à effet très passager, ils sont employés en temps de paix pour le maintien de l’ordre, mais la multiplication des guerres subversives conduit à les utiliser largement.

Les lacrymogènes agissent électivement au niveau de la cornée et des conjonctives, créant une douleur variable selon la concentration du produit. Des troubles plus graves peuvent se manifester dans des espaces clos où la durée de séjour sera plus grande et où les concentrations atteintes pourront les rendre suffocants. Ainsi à Tbilissi, en Géorgie, en avril 1989, l’utilisation massive, dans des bâtiments, de grenades à base de chloracétophénone, et peut-être de chloropicrine, tua vingt personnes et en blessa plus d’une centaine. La projection de quantités importantes sur la peau humide peut provoquer un érythème et, dans l’œil, une conjonctivite grave.

Compte tenu de son action locale, il suffit en général de protéger les yeux au passage du nuage lacrymogène. Si nécessaire, l’œil sera lavé avec une solution isotonique aux larmes avant application d’un collyre calmant.

Les sternutatoires excitent les terminaisons nerveuses des voies respiratoires supérieures. Aux concentrations élevées, ils peuvent irriter les muqueuses et la peau. Ils provoquent, après quelques dizaines de secondes, une sensation de brûlure et des réflexes de défense glandulaires et moteurs (hypersécrétion nasale, salivaire et bronchique, éternuement, toux, vomissements et diminution de la ventilation pulmonaire).

Ces produits, tous solides, à faible tension de vapeur, sont utilisés sous forme de nuages de particules d’un diamètre de l’ordre du micron. L’irritation persiste plusieurs dizaines de minutes après avoir quitté l’atmosphère contaminée, les arsines irritantes pouvant, à la différence du CB (tabl. 2), présenter aux fortes doses une toxicité à long terme due à l’arsenic. Mais, comme les lacrymogènes, ces irritants employés à doses trop importantes, en particulier en milieu clos ou mal ventilé, peuvent produire des troubles plus graves. L’inhalation de corticoïdes (Dexamethasone) ou d’un mélange d’alcool, d’éther et de chloroforme avec des traces d’ammoniaque calme l’inflammation.

Les urticants provoquent, à très faibles doses, des brûlures et des démangeaisons cutanées plus ou moins passagères. En l’absence de protection, ils attaqueront également les muqueuses respiratoires et les yeux.

Vésicants

Les vésicants produisent sur la peau ou les muqueuses des brûlures caractéristiques, mais sont rarement mortels si les voies respiratoires sont protégées. Leur seuil d’action est très bas, leur persistance très grande, et leur décontamination difficile. Les caractéristiques des principaux vésicants sont indiquées dans le tableau 3, où la toxicité est exprimée en C t 50. Ce symbole représente le produit de la concentration (en mg/m3) par le temps d’exposition en minutes, produisant un effet déterminé sur 50 p. 100 des sujets exposés. Il suppose la constance des effets pour un même C t (loi de Haber), ce qui n’est pas vérifié pour tous les toxiques.

La trichloréthylamine, découverte entre les deux guerres mondiales, est plus insidieuse, plus persistante, moins inflammable que l’ypérite mais se conserve moins bien. De plus, sa volatilité réduite permet difficilement la réalisation de concentrations assez élevées.

À l’inverse, l’ypérite répond bien aux caractéristiques militaires: elle traverse un grand nombre de matériaux, compliquant beaucoup la protection. Sa persistance, rendant les surfaces souillées longtemps dangereuses, peut encore être accrue par l’adjonction d’épaississants, compliquant aussi la décontamination. Par temps froid, sa faible volatilité, réduisant le danger d’inhalation, et sa solidification peuvent être compensées par mélange avec des solvants ou avec la lewisite.

Les vésicants ont une action alkylante, cytotoxique, aux niveaux macromoléculaire et cellulaire: l’alkylation des centres nucléophiles (groupements carbonyle, amino ou sulfhydrile) des acides nucléiques et des protéines bloque la respiration et la division cellulaires, entraînant la mort du noyau et de la cellule, l’altération des membranes... Macroscopiquement, les lésions cutanées se manifestent après quelques heures par un érythème évoluant en phlyctènes et ulcérations, l’humidité de la peau favorisant les lésions. La réduction de l’activité mitotique des cellules retarde la cicatrisation, qui demandera de deux à trois semaines au minimum si la plaie est maintenue stérile. L’œil est encore plus sensible que la peau, la cornée s’opacifiant. La guérison sera très longue, quoique la perte totale de l’œil soit rare. L’atteinte des tissus respiratoires sera d’autant plus grave que le toxique sera plus volatil (température élevée, incorporation de solvant), ou dispersé sous forme d’aérosol. Elle se traduira par une obturation des bronches ou une pneumonie massive.

La thérapeutique consistera d’abord à éliminer le plus rapidement le toxique (un temps de contact de dix à quinze minutes rend la vésication inévitable), puis, en l’absence d’antidotes spécifiques, à éviter l’infection, calmer la douleur et favoriser la cicatrisation: sur la peau, compresses d’acide borique, corticostéroïdes, antibiotiques sur l’œil, lavage avec une solution isotonique, puis instillation d’hydrocortisone et d’anesthésiques locaux.

Une certaine prophylaxie contre les effets généraux peut être assurée par des radioprotecteurs vis-à-vis des ypérites azotées, à caractère radiomimétique, ou par le dimercaptopropanol (BAL) et ses dérivés contre la lewisite. Ces dernières drogues ont d’ailleurs une action curative des lésions cutanées et oculaires dues à la lewisite, qui a de ce fait perdu un peu de son intérêt militaire, sauf en mélanges.

Suffocants

Si le chlore et le phosgène ont été les principaux suffocants utilisés pendant la Première Guerre mondiale, c’est qu’ils étaient déjà produits en grande quantité par l’industrie chimique.

Les suffocants n’agissent que sur le poumon, si l’on excepte une irritation très passagère des voies respiratoires supérieures, suivie d’une phase de rémission trompeuse au cours de laquelle se développe insidieusement l’œdème pulmonaire, dû à l’attaque de la muqueuse alvéolaire. D’autres troubles, circulatoires et rénaux, apparaissent. Cette évolution conduit à immobiliser les sujets même apparemment peu atteints.

La thérapeutique visera à réduire le besoin en oxygène de l’intoxiqué et les efforts respiratoires et cardiaques. Un repos absolu et une réduction de la pression sanguine alvéolaire, accompagnée de l’inhalation d’oxygène et de l’administration de tonicardiaques, n’empêcheront pas une longue convalescence et un pourcentage de décès élevé.

Mais l’intérêt militaire des suffocants est limité par les quantités nécessaires à l’obtention de C t létaux (11 000 pour le chlore, 3 200 pour le phosgène) imposant des moyens de dispersion importants. De plus, ces produits, très volatils, sont sensibles aux agents atmosphériques et aisément adsorbés par le charbon actif des masques.

Toxiques généraux

Les toxiques généraux ne lèsent aucun tissu constitutif, mais perturbent le fonctionnement de l’organisme, entraînant généralement une mort rapide.

Les toxiques de l’oxygénation , utilisables comme gaz de combat, comprennent l’acide cyanhydrique et le chlorure de cyanogène, dont la volatilité restreint toutefois l’emploi.

Leur détoxification spontanée par l’organisme est rapide, expliquant pourquoi leur C t varie avec la durée d’exposition (de 2 000 à 5 000 et plus pour l’acide cyanhydrique). Ils bloquent la cytochrome-oxydase, enzyme qui permet aux cellules d’utiliser l’oxygène apporté par le sang, et perturbent le métabolisme de l’acide gamma-aminobutyrique, important pour le système nerveux central. Les cellules nerveuses, en particulier celles du centre respiratoire, sont très sensibles à ces toxiques dont l’inhalation, aux doses élevées, arrête en quelques secondes la respiration, le cœur s’arrêtant quelques secondes plus tard, sans possibilité d’intervention thérapeutique. Aux doses moindres, à une période d’excitation respiratoire succèdent des vertiges, puis une asphyxie, avec paralysie et coma.

Le chlorure de cyanogène, ininflammable et plus lourd que l’acide cyanhydrique, se prêterait mieux à un emploi militaire. De plus, il est difficilement retenu par le charbon actif du masque, qui exige une imprégnation métallique assez sensible à l’humidité.

Son mode d’action physiologique est analogue à celui de l’acide cyanhydrique, bien qu’il s’y ajoute un certain effet suffocant et une action lacrymogène importante.

La thérapeutique tendra à dissocier l’ion cyané de sa combinaison avec la cytochrome-oxydase par des injections de thiosulfate, de complexes du cobalt – hydroxycobalamine (vitamine B12a) – ou de méthémoglobinisants – p-aminopropiophénone, nitrite de sodium – dont certains, inhalables – nitrite d’amyle –, ont un effet plus rapide. Le traitement devra en effet débuter sur place le plus rapidement possible et être complété éventuellement par la respiration artificielle avec oxygène pur.

Les neurotoxiques constituent la dernière famille connue de toxiques de synthèse mortels, militairement utilisables. Ce sont des composés organiques du phosphore apparentés à des insecticides (tabl. 4). Ils inhibent les cholinestérases. Or, normalement, l’acétylcholinestérase détruit l’acétylcholine après qu’elle a transmis l’influx nerveux au niveau des terminaisons nerveuses. L’accumulation d’acétylcholine va provoquer:

– au niveau des jonctions neuromusculaires, une contraction durable des muscles lisses, d’où myosis et bronchospasme, et la fibrillation, puis la curarisation des muscles striés;

– une hypersécrétion glandulaire, bronchique, salivaire...;

– au niveau du système nerveux central, la dépression des centres respiratoire et circulatoire, ainsi que des convulsions dont l’acétylcholine n’est pas seule responsable;

– au niveau des relais ganglionnaires, des phénomènes, antagonistes des précédents, de mydriase et d’hypertension.

L’effet du toxique va dépendre de sa nature chimique exacte (convulsions plus importantes avec le soman), de la voie de pénétration (le myosis précoce caractérise l’action directe sur l’œil) et de la dose reçue. Aux fortes concentrations, la mort survient par arrêt respiratoire de quelques minutes à une demi-heure après l’intoxication.

La thérapeutique va chercher à réduire l’accumulation d’acétylcholine au niveau des récepteurs – par administration d’anticholinergiques (atropine, benactizine), surtout efficaces aux jonctions neuromusculaires – par réactivation de l’acétylcholinestérase inhibée grâce à des oximes, plus ou moins efficaces selon le toxique inhibiteur (tabl. 5). Elle s’accompagnera de l’administration d’anticonvulsivants (valium). Cette thérapeutique doit être mise en œuvre très précocement et sera facilitée par l’administration préventive d’oximes ou d’inhibiteurs réversibles des cholinestérases. Enfin, l’arrêt respiratoire nécessitera dans certains cas la respiration artificielle.

Parmi les produits résultant de synthèses chimiques, les toxiques de la transmission nerveuse constituent actuellement la principale menace, en raison de leur toxicité élevée et de la variété de leurs voies de pénétration: respiratoire pour le tabun, le sarin, le soman, cutanée pour les produits V.

Les agents binaires ne constituent pas une classe de produits nouveaux, mais un conditionnement nouveau de certains organophosphorés. Les munitions chimiques correspondantes contiennent en effet des précurseurs peu ou pas toxiques de ces organophosphorés, dont le mélange extemporané produit le toxique voulu au moment où la munition arrive sur son objectif. La structure d’une telle munition est détaillée au chapitre 3.

Produits de mise hors de combat

Des produits rendant l’individu incapable de poursuivre le combat sans mettre ses jours en danger, ni lui laisser de séquelles, pourraient prendre le relais des toxiques de plus en plus meurtriers. À la différence des irritants utilisés dans les opérations de maintien de l’ordre, ils visent moins à mettre en fuite l’adversaire en lui permettant de regrouper ses forces un peu plus loin que de le handicaper d’une manière plus insidieuse et pour des durées plus longues. Une telle action prolongée, mais indépendante de lésions organiques définitives ou durables, relève de substances à action centrale plutôt que locale.

Les psychodysleptiques perturberont le psychisme des individus. À cette famille appartiennent les hallucinogènes comme la diéthylamide de l’acide lysergique (LSD 25), la psylocybine et la mescaline. Bien qu’actifs à très faibles doses (1 猪g/kg pour le LSD), ils répondent mal à certains critères des agents de mise hors de combat. Les dérivés de la pipéridine pourraient fournir d’autres psychodysleptiques comme la phencyclidine (sernyl), anesthésique capable de provoquer des psychoses prolongées. Les anticholinergiques à action hallucinogène peuvent également constituer des agents incapacitants: il en est ainsi de certains glycolates comme le BZ (tabl. 6), qui fut développé jusqu’au stade de munitions par l’armée américaine et qui provoque à très faibles doses confusion mentale et sédation profonde. Absorbable par la peau, surtout en solution dans certains solvants, il est particulièrement actif par inhalation sous forme d’aérosols.

Si, par définition, les troubles dus aux incapacitants doivent régresser spontanément et sans séquelles, une intervention thérapeutique peut s’avérer nécessaire, au moins pour accélérer le rétablissement. Ainsi, l’action des glycolates sera réduite par les anticholinestérasiques. Réciproquement, ces incapacitants peuvent, comme succédanés de l’atropine, combattre partiellement la toxicité des organophosphorés.

Les incapacitants physiques provoqueront, par action sur le système nerveux, des troubles physiologiques: troubles de la vision ou de l’audition, paralysies temporaires ou convulsions passagères, hypotension orthostatique rendant l’individu incapable de se tenir debout, état d’indifférence et augmentation du seuil des réflexes conditionnés...

Mais rares seraient parmi eux les produits aptes à un emploi militaire. Parmi les plus actifs, citons les analgésiques morphiniques et les sernyls (déjà mentionnés comme psychodysleptiques): ils provoquent une analgésie profonde, une hypothermie, des troubles de la volonté et une dépression du tonus musculaire. Mais l’exposition répétée à de telles substances peut développer une toxicomanie qui permet difficilement de les retenir comme agents incapacitants, même si leurs caractéristiques militaires étaient convenables.

Aussi, d’une manière générale, les agents de mise hors de combat à action centrale représentent, plus qu’une réalité actuelle, un avenir encore mal défini de la guerre chimique que n’est venu, à notre connaissance, sanctionner aucun emploi réel.

Agents biologiques pathogènes pour l’homme

La menace de guerre biologique est, elle aussi, mal définie. Les armes biologiques peuvent apparaître peu fiables en raison de la faible prévisibilité des épidémies, mais elles pourraient plus sûrement s’attaquer directement à chaque individu, principalement par ses voies respiratoires. Les agents biologiques seraient alors dispersés comme les agents chimiques. Des insectes familiers des théâtres d’opérations choisis pourraient aussi être contaminés pour infecter les individus. L’épidémicité serait alors considérée par l’agresseur comme un facteur secondaire, sinon gênant, en raison des risques en retour qu’elle ferait courir. Si des possibilités d’immunisation et de thérapeutique lui donnaient une sécurité plus grande, le secret de vaccinations de masse devrait être bien gardé pour que l’adversaire ne s’immunise pas, réduisant considérablement l’efficacité des attaques.

Certes, de telles attaques directes des individus, non relayées et multipliées par des épidémies, demanderaient des quantités importantes d’agents, malgré leur haute toxicité. Mais le développement de l’industrie biologique permet de réunir aujourd’hui les moyens de production nécessaires, ou même d’adapter un outil industriel normalement utilisé à des fins civiles, agroalimentaires ou médicales. Cela est vrai de cultures de bactéries ou de cellules nourricières de virus, de l’expression de toxines par des gènes génétiquement modifiés ou même de l’élevage d’insectes contaminés.

Un autre facteur à considérer est le délai de déclenchement de la maladie, variant de quelques heures à plusieurs jours selon les agents considérés. Indépendamment des maladies n’apparaissant que plusieurs mois ou plusieurs années après l’infection, dont les agents ne constitueront pas des armes biologiques, celles-ci ne permettront jamais de clouer au sol une attaque adverse. Leur emploi serait rarement tactique mais plutôt stratégique, de caractère offensif et non défensif.

Ainsi les agents biologiques, mortels ou incapacitants, devront, pour entrer dans la constitution d’un système d’armes, répondre aux critères suivants: pouvoir infectieux élevé, période d’incubation brève, production industrielle aisée, vitalité élevée (survie au stockage, à la dispersion et sur le terrain), possibilité de transmission à l’homme, épidémicité réduite, absence de vaccins et précarité de la thérapeutique.

L’évaluation du risque d’emploi des différents types d’agents biologiques nécessiterait leur étude en fonction de chacun de ces critères. Un résultat négatif n’impliquerait d’ailleurs pas l’impossibilité pour un laboratoire d’adapter un agent considéré comme inapte à un emploi militaire. Aux nombreuses possibilités classiques de sélection de mutants, éventuellement artificiels, aux recombinaisons de fractions protéiques ou nucléiques issues de virus différents, aux techniques industrielles de microencapsulation pouvant protéger les agents des facteurs d’environnement s’ajoutent les techniques de génie génétique permettant de modifier le patrimoine génétique des bactéries pour augmenter leur résistance aux antibiotiques par transfert de gènes de résistance, pour exprimer une virulence et sécréter des toxines par introduction de plasmides de virulence dans des germes non pathogènes. Le génome des virus peut également être modifié pour les rendre insensibles aux vaccins habituels. Sous réserve de ces possibilités nouvelles, dont les exemples ci-dessus ne sont pas exhaustifs, des maladies bien connues, bactériennes comme le choléra ou la fièvre typhoïde, virales comme la fièvre jaune ou la variole, à rickettsies comme le typhus, ne seraient sans doute pas provoquées, tout au moins contre les pays développés et leurs forces, où les vaccins correspondants sont produits à grande échelle et largement utilisés, tandis que les symptômes bien décrits permettraient un dépistage précoce.

Les agents de guerre biologique, plus exactement les agents d’origine biologique (ABO), constituent un large spectre, de l’organisme vivant (mycètes) à structure complexe aux toxines de faible masse moléculaire, à structure chimique relativement simple et synthétisable, qui font le lien avec les agents chimiques. Ils se classent en agents infectants (mycètes, bactéries, rickettsies, virus) et en agents intoxinants (toxines protéiques, peptides et toxines de faible masse moléculaire).

Plusieurs dizaines d’agents infectants pourraient constituer des armes biologiques: le tableau 7 en donne quelques exemples. Parmi les bactéries, le charbon a contaminé pour des décennies l’île déserte de Gruinard, en Écosse, à la suite d’une dispersion expérimentale en 1942, et fait de nombreuses victimes dans des circonstances mystérieuses à Sverdlovsk, en U.R.S.S., en 1979. Aux arbovirus responsables d’encéphalites, il faudrait ajouter, entre autres, les virus des fièvres hémorragiques (Ebola, Lassa...).

Les agents intoxinants sont encore plus nombreux: le tableau 8 en donne quelques exemples de diverses origines naturelles, mais le génie génétique permet de les obtenir différemment. À signaler la parenté entre certaines toxines de faible masse moléculaire, peptidiques ou non, et des biorégulateurs qui, agissant sur les mêmes récepteurs, peuvent avoir, selon leur concentration, des effets analogues et donc se classer parmi les ABO. Rappelons les allégations d’emploi des trichothécènes dans le Sud-Est asiatique dans les années 1980 et les assassinats par injection de ricine grâce à des parapluies truqués (parapluies bulgares).

Les exemples mentionnés montrent la possibilité de choisir un agent de guerre biologique en fonction du but retenu: mise hors de combat (tularémie, dengue, etc.) ou élimination de l’adversaire (charbon, peste, botulisme, etc.), extension secondaire souhaitable (peste, psittacose, etc.) ou à proscrire (tularémie, botulisme, etc.) selon l’éloignement de l’objectif.

L’efficacité élevée de l’arme biologique, comparée à l’arme chimique, jointe aux nombreuses variantes possibles, oblige à prendre en considération la menace biologique malgré son caractère spéculatif.

Agents chimiques et biologiques visant les animaux et les végétaux

Des produits chimiques ou des organismes biologiques peuvent être employés pour détruire les animaux ou les végétaux.

Les animaux visés interviennent dans l’économie du pays attaqué, comme sources de ravitaillement ou comme animaux de travail. Si des produits chimiques peuvent être utilisés, des destructions plus généralisées seraient confiées à des micro-organismes, cherchant à déclencher des épizooties. Certains des agents responsables sont communs à l’homme et à l’animal: bactéries du charbon, de la brucellose, de la tularémie, de la morve, dont on a cité dans l’aperçu historique l’utilisation pendant la Première Guerre mondiale, virus de l’encéphalomyélite équine. D’autres sont plus spécifiques: fièvre aphteuse, myxomatose.

Pour la destruction des végétaux, on pourrait faire appel aux insectes, aux micro-organismes et aux produits chimiques.

Les dégâts que les insectes (sauterelles, doryphores...) peuvent causer aux récoltes sont bien connus. Mais les épiphyties dues aux champignons (mildiou de la pomme de terre, rouille noire du blé) ont aussi des conséquences économiques importantes; aussi ne peut-on exclure leur emploi en temps de guerre.

Les produits chimiques permettraient de détruire la végétation, sélectivement ou globalement, en mettant en œuvre des quantités plus importantes, mais sans les aléas des épiphyties.

Si en 1943 la proposition de chercheurs américains de détruire les rizières japonaises par du phénylcarbamate d’isopropyl ne fut pas retenue, l’emploi des défoliants s’est développé au Vietnam pour supprimer le camouflage offert par la jungle. Seule l’ampleur des traitements, par épandage aérien au-dessus de territoires ennemis, différencie cet emploi de la lutte contre les végétaux nuisibles.

La voie de pénétration (feuilles ou racines), l’insolubilité (donc la persistance) du produit, la nature et l’intensité de la végétation à détruire (graminées, végétaux ligneux...) conduisent à choisir tel herbicide pour un but déterminé, ou à en associer plusieur tels que l’acide trichlorophénoxyacétique (2,4,5 T), le picloram ou l’acide cacodylique, éléments de base des agents Orange, Blanc ou Bleu de l’armée américaine.

Leur emploi, théoriquement inoffensif pour l’homme, pose cependant des problèmes au-delà des destructions immédiates recherchées et des risques de stérilisation des sols pour de longues années: les produits dispersés en grande quantité sur des zones habitées ou pouvant y être apportés par le vent peuvent avoir des effets irritants ou nocifs. L’agent Orange utilisé au Vietnam contenait des traces de dioxine, dont la toxicité a été relevée à l’occasion d’accidents industriels, en particulier en 1976, à Seveso, en Italie, mais dont la gravité est encore discutée.

3. La mise en œuvre des agents chimiques et biologiques

Quelle que soit l’efficacité intrinsèque des produits chimiques ou des organismes, leur valeur militaire est conditionnée par les moyens de mise en œuvre. Le pourcentage de produit dispersé qui atteindra réellement les personnes visées est en effet extrêmement faible, du fait de la destruction au moment de la dispersion, de la diffusion dans l’atmosphère, de la destruction dans l’air ou au sol par l’humidité, le rayonnement solaire, etc. Le développement des armements, parallèlement à celui de la chimie et de la biologie, doit cependant faire envisager avec gravité la dissémination à grande échelle par avions ou engins balistiques.

Principes de la dispersion

L’état physique des agents déterminera leur voie d’entrée dans l’organisme et leur persistance: importante pour des gouttes d’un toxique peu volatil (ypérite ou VX) atteignant la peau directement ou par contact avec des surfaces souillées, faible pour des nuages de vapeurs ou d’aérosols soumis à la dilution par la turbulence atmosphérique due au vent et au gradient de température entre le sol et l’atmosphère. Ces vapeurs ou ces aérosols pénétreront par les voies respiratoires: les aérosols chimiques et biologiques agiront au niveau des alvéoles pulmonaires, où ne séjourneront que les particules de 1 à 5 micromètres de diamètre (dimensions les plus dangereuses). De plus, les vapeurs et aérosols chimiques agiront aussi au niveau des voies respiratoires supérieures.

Les munitions chimiques devront amener leur charge toxique à l’endroit voulu et l’y disperser sous la forme correspondant au but fixé. L’objectif pourra être soumis directement à une attaque ou être atteint indirectement, le nuage toxique étant amené par le vent, cette dernière méthode, plus insidieuse, dépendant davantage des conditions météo-rologiques.

La munition disséminera son chargement sous l’effet:

– d’une vaporisation par chauffage: le produit se condense dans l’atmosphère pour former un aérosol efficace; mais cette dissémination est lente et ne s’appliquerait pas aux suspensions biologiques; elle sera surtout réservée aux produits irritants;

– de l’explosion d’une charge intérieure: cette méthode provoque une grande hétérogénéité dans l’état du produit dispersé, qui se retrouvera, en fonction de la distance au point d’explosion, sous forme de vapeur, d’aérosols fins et grossiers et de gouttes plus ou moins volumineuses; mais la dissémination est rapide, réalisant des concentrations locales importantes avant qu’intervienne la dilution atmosphérique; elle convient à la contamination par gouttes; elle pourra être employée en guerre chimique et biologique et s’effectuer à l’impact au sol de la munition, ou en altitude, en particulier avec des produits peu volatils;

– d’une pulvérisation par pression du liquide à travers des orifices appropriés: cette pression pourrait être fournie par un gaz préalablement comprimé ou provenant de la combustion d’une charge de poudre; dans ce procédé, la taille des particules sera assez homogène, et la vitesse de dispersion intermédiaire entre celles qui seront obtenues par explosion ou par vaporisation.

Armes de dispersion

Ces armes vont se classer suivant le chargement, le mode de dispersion de ce chargement, le moyen de lancement permettant d’amener le produit à l’endroit voulu.

L’avancement des discussions internationales sur le désarmement chimique a fourni quelques indications sur la composition des arsenaux chimiques américains et soviétiques. Si de nombreuses informations avaient été publiées sur les munitions américaines, les munitions soviétiques n’ont été dévoilées qu’en 1987, lors de la visite du polygone de Shikany par les membres de la Conférence du désarmement de Genève. Certes, des doutes subsistent sur l’exhaustivité et l’actualité de ces informations, résumées dans le tableau 9.

À côté des armes chimiques classiques sont apparues aux États-Unis des armes de type binaire, contenant deux précurseurs non toxiques séparés, se mélangeant au lancement du projectile pour former le toxique. La figure 1 donne le schéma d’un obus binaire de calibre 155 mm. L’accélération, au départ de l’obus, rompt le disque de rupture c . Le contenu des deux réservoirs se mélange, ce mélange étant favorisé par la rotation de l’obus. En quelques secondes se produit la réaction chimique indiquée dans le tableau 10.

Des systèmes plus compliqués ont été étudiés pour des bombes d’avion au VX (fig. 2): un système mécanique mélange du soufre solide à l’autre constituant liquide.

Ces types de munitions présentent une sécurité de fabrication, de manipulation, de transport, de stockage et une facilité de démilitarisation bien supérieures à celles d’une munition chargée directement en toxique, puisque avant le lancement ils ne contiennent pas de toxique.

Dans la conception de munitions de grande capacité, l’efficacité élevée des toxiques modernes et des agents biologiques conduit, pour obtenir la dispersion le plus homogène et le plus adéquate possible, à assembler dans des munitions gigognes des sous-munitions de dimensions réduites se répartissant d’elles-mêmes sur une large zone à l’ouverture de la munition d’ensemble (petites bombes à parachute à ouverture retardée ou à profil aérodynamique spécialement étudié).

4. Les moyens de défense contre les attaques toxicologiques

Il existe des moyens de protection individuels ou collectifs relativement simples contre les armes toxicologiques. Leur mise en œuvre doit toutefois entraîner une gêne minimale et être limitée au minimum dans le temps. Aussi faudra-t-il d’abord être prévenu de l’apparition du danger, pouvoir l’identifier pour y adapter les mesures de protection et en suivre l’évolution.

Détection

Détecter l’approche ou la présence d’agents chimiques ou biologiques afin de donner l’alerte est la première mesure de défense. Mais l’observation directe est insuffisante, ou même totalement inefficace, en raison de l’insidiosité des nouveaux agents, en particulier lors d’attaques indirectes de nuit par nuages toxiques ou, plus encore, biologiques. Cette détection reposera sur des dispositifs automatiques très sensibles devant répondre en quelques secondes, en raison de la soudaineté possible des attaques et du délai de mise en place des équipements de protection.

Le nuage agressif pourra être détecté à distance ou localement, seule solution en cas d’attaque directe par projectiles sur l’objectif. La détection à distance fera appel à l’absorption par le nuage toxique (organophosphorés ou ypérite) de rayonnements infrarouges de longueur d’onde appropriée. Ces rayonnements seront soit naturels, dans le cas du XM-21 américain, soit émis par une source laser et réfléchis sur un obstacle du paysage (Detadis français). Leur analyse permettra une première identification du toxique. Balayant le champ de bataille, comme les précédents, des appareils faisant appel à la rétrodiffusion de rayons lasers infrarouges sur le nuage toxique lui-même compléteront sa détection par son dosage et sa localisation. Ils permettront également le contrôle de la contamination au sol. Sur le même principe est étudiée la détection de nuages d’aérosols biologiques. La détection locale a recours à de nombreux principes différents: les plus anciens font appel à des réactions colorimétriques sur un papier de prélèvement d’air atmosphérique défilant devant une cellule photoélectrique (le GSA-12 de l’ancienne R.D.A.). Une réaction électrochimique peut remplacer la détection colorimétrique (SICS britannique, M-8 américain). Des variantes plus récentes mettent en œuvre une réaction biochimique extrêmement sensible, l’inhibition de la cholinestérase par les toxiques organophosphorés (ACAL néerlandais, GSP-11 soviétique, Naiad britannique). La différence de mobilité dans un champ électrique d’amas de molécules ionisées par une source radioactive permet de les reconnaître et de donner l’alerte (M43-A américain). La photométrie de flamme permet une détection excellente, très sensible et rapide des toxiques (Detalac français, Chase israélien). Les gouttes de toxiques peu volatils seront détectées par leur action dissolvante, sur un isolant électrique, entraînant des variations de résistivité (Alad américain).

Ces différents appareils peuvent être associés en réseaux de détection, à la périphérie ou au vent des installations à protéger, pour une alerte avancée, sinon véritablement à distance.

Deux types de besoins nouveaux sont apparus: la détection individuelle, pour répondre à l’éclatement des unités et aux grandes variations locales du risque, la détection de toxiques nouveaux non répertoriés et d’agents d’origine biologique. Dans le premier cas, de petits étuis de plastique contenant un papier filtre imprégné de cholinestérase et un réactif détecteront par un simple geste, après exposition à une atmosphère suspecte, la présence d’organophosphorés (Detindiv français, Detector canadien, Bouton néerlandais, où l’air est forcé à travers le papier en appliquant le bouton sur l’entrée d’air du masque). Leur succèdent actuellement des détecteurs individuels automatiques et polyvalents de la taille d’un paquet de cigarettes comme l’Icad américain: ils sont constitués d’une électronique de traitement associée à plusieurs senseurs chimiques (des membranes de perméabilité sélective couvrent des cellules électrochimiques, potentiométriques...) ou à des biosenseurs (un récepteur d’origine biologique – enzyme, anticorps ou récepteur naturel – est en contact avec un transducteur électronique).

Le second besoin peut être couvert par des appareils analytiques associés à une unité de traitement de l’information: des spectromètres de masse compacts sont ainsi utilisés, éventuellement associés à des systèmes de pyrolyse des agents biologiques.

La détection des agents d’origine biologique avec la rapidité nécessaire au déclenchement de l’alerte est particulièrement complexe dans les conditions du champ de bataille, en raison de l’extrême sensibilité requise et de la très grande variété des agents à craindre et des nombreux germes banals de l’atmosphère. Beaucoup de méthodes physiques ou biochimiques ont été étudiées: analyse granulométrique des particules atmosphériques (une concentration anormale de particules de 1 à 5 猪m permettant de suspecter une attaque par aérosols chimiques ou biologiques), dénombrement des particules fixant les colorants vitaux, détermination de la composition de l’air en protéines ou en composés indispensables au métabolisme cellulaire (ATP). Aucune n’a pu conduire à un système d’alerte fiable. Les biosenseurs représentent actuellement un plus grand espoir: si la spécificité des biosenseurs immunologiques est étroite et prédéterminée par le choix de l’anticorps, les senseurs à récepteurs biologiques sont sensibles à des classes de substances caractérisées par une structure responsable de la fixation sur le récepteur, dans l’organisme vivant comme dans le biosenseur. Les toxiques généraux et la plupart des agents d’origine biologique, même artificiellement modifiés, pourraient ainsi être détectés sur le terrain, l’association de huit neurorécepteurs permettant de couvrir 80 p. 100 de la menace chimique et biologique.

À la détection d’alerte fera suite la détection de contrôle, localisant les surfaces contaminées, contrôlant l’efficacité de la décontamination et signalant la disparition du danger, ce qui permettra de lever les mesures contraignantes de protection.

Aux systèmes de réactions sur prélèvements d’air manuels ou électriques mis en œuvre dans des trousses de détection ont succédé des appareils d’une sensibilité et d’une rapidité de réponse bien supérieures. Ils font appel aux mêmes principes physico-chimiques que la détection d’alerte: mobilité des ions pour le CAM britannique et l’Acada américain, photométrie de flamme pour l’AP2C français. La détermination des zones contaminées s’effectuera à partir de véhicules blindés étanches, des échantillons d’air, de sols et de végétation étant prélevés de l’intérieur du véhicule et analysés par spectrométrie de masse couplée à la chromatographie (Fuchs allemand mis en œuvre à titre préventif durant la guerre du Golfe). Combinés à des logiciels performants, ces appareillages permettront l’indentification de la plupart des substances chimiques trouvées. Des trousses de détection seront encore utiles pour le contrôle de la contamination chimique de l’eau, des aliments, et pour l’identification des toxiques à des niveaux dépourvus de moyens lourds d’analyse. L’identification des agents d’origine biologique fera appel aux méthodes microbiologiques ou biochimiques classiques, fiables, sensibles, mais lentes, ou progressivement au croisement des indications de plusieurs biosenseurs de principes différents, immunologiques et réceptologiques par exemple.

Protection

Épuration de l’air

Les personnels alertés devront protéger en premier lieu leur système respiratoire, particulièrement vulnérable. L’air inspiré devra être épuré des particules en suspension et des gaz et vapeurs toxiques. Des filtres arrêteront les particules, les plus grosses par un effet de tamis, les plus fines du fait de leur mouvement brownien, les particules de dimension intermédiaire, autour de 0,3 猪m, étant les plus difficiles à retenir. Ces filtres seront constitués de réseaux de fibres de divers diamètres, sous forme de papiers, bourres ou feutres. Les fibres d’arrêt auront un diamètre de 1 à 2 猪m, ordre de grandeur des aérosols à retenir. Des fibres plus grosses pourront contribuer à la tenue mécanique des filtres sans créer une trop forte dépression au passage de l’air, grâce à une grande surface de papier.

Un charbon actif retiendra les gaz et vapeurs toxiques qui traverseront ce papier en même temps que l’air, ainsi que les vapeurs réémises par les aérosols liquides fixés sur le papier. Ce charbon agira par adsorption dans des structures finement poreuses, les forces capillaires condensant les gaz à des pressions bien inférieures à leur pression de vapeur normale, ce qui permet d’arrêter des produits difficilement condensables. Aussi les charbons actifs choisis, minéraux ou végétaux, présentent-ils une structure très poreuse, débarrassée de ses goudrons par l’opération d’activation à la vapeur: la surface spécifique peut atteindre de 2 000 à 3 000 m2/g. Le charbon peut aussi catalyser la décomposition du toxique, facilitée, pour certains toxiques mal adsorbés, comme le chlorure de cyanogène, par l’imprégnation du charbon par divers sels métalliques.

Cette filtration de l’air pourra être collective à l’intérieur d’une enceinte (véhicule terrestre ou navire, bâtiment...) étanche aux gaz ou maintenue en surpression. Un système d’arrêt des poussières (filtre, cyclone...) évitera le colmatage rapide des filtres antiaérosols qui seront suivis des filtres charbon antivapeur. Le maintien d’une atmosphère respirable dans les espaces clos peut aussi être assuré en circuit fermé: le gaz carbonique et la vapeur d’eau sont fixés chimiquement par des granulés de soude ou de chaux sodée, l’oxygène est fourni par des bouteilles d’oxygène comprimé ou par la décomposition de composés oxygénés (eau oxygénée, peroxydes alcalins comme l’oxylithe).

À l’extérieur, la protection sera assurée par un masque respiratoire filtrant comportant classiquement une cartouche constituée d’un compartiment antiaérosol laissant passer moins de 1 particule sur 10 000 et d’un compartiment antivapeur dont le pouvoir protecteur représente plusieurs centaines de C t létaux. Mais cette cartouche créera, principalement par son compartiment papier, une dépression à l’inspiration engendrant une gêne respiratoire. Le perfectionnement des dispositifs filtrants a visé à accroître leur efficacité, mais aussi à diminuer cette dépression, quatre ou cinq fois moins élevée aujourd’hui qu’avec les masques de 1915. Cette dépression dépend d’ailleurs de l’ensemble du masque et des obstacles qu’y rencontre l’air inspiré, en particulier au niveau des soupapes d’inspiration et d’expiration.

Une seconde contrainte du masque est visuelle: le champ est réduit par les viseurs, qui s’agrandissent avec la modernisation des masques jusqu’à des viseurs panoramiques ou des couvre-face entièrement transparents. Transparent ou opaque, le matériau du couvre-face sera imperméable aux toxiques et permettra une bonne adaptation au visage. La formation de buée, gênant la vision, sera réduite par un agencement intérieur du masque (poche oronasale) assurant le balayage des viseurs par l’air frais inspiré et par un traitement antibuée de la surface interne de ces viseurs.

Les masques modernes permettent aussi une transmission acceptable de la voix (éventuellement par adjonction d’un microphone) et la prise de boissons lors de ports prolongés.

Tous les pays possèdent maintenant des masques efficaces et d’un confort acceptable.

Ce masque filtrant pourra être inefficace dans une atmosphère trop pauvre en oxygène ou contenant des gaz pratiquement incondensables comme l’oxyde de carbone. Bien que ce dernier puisse être détruit par des substances chimiques (hopcalite), les personnes exposées seront en général dotées d’appareils autonomes rejetant à l’extérieur l’air expiré et alimentés par des bouteilles d’air comprimé, ou fonctionnant en circuit fermé comme certaines installations collectives.

Vêtements et survêtements

Si la vulnérabilité du système respiratoire est très diminuée par les systèmes de filtration, toute la surface du corps doit être protégée contre les produits à action cutanée (ypérite) et percutanée (produits V). Cette protection est difficile, car ces produits traversent beaucoup de matériaux, et des vêtements totalement étanches et imperméables, empêchant les échanges cutanés, ne pourront être portés longtemps. Deux types de solutions sont donc concevables: vêtements de perméabilité sélective, n’arrêtant que les toxiques, portables presque en permanence, et survêtements imperméables à ne revêtir qu’au moment du danger.

Aux solutions anciennes, visant spécialement l’ypérite, d’imprégnation des uniformes par des produits hydro et oléofuges réduisant leur mouillabilité aux toxiques, ou par des solutions en général chlorées neutralisant ces toxiques, ont succédé des uniformes ou des survêtements confectionnés dans des matériaux complexes: une couche externe voisine du tissu de la tenue normale, éventuellement traitée hydro et oléofuge, arrête les toxiques liquides: une couche carbonée (mousse poreuse fine, d’une épaisseur voisine du millimètre, imprégnée de charbon actif – ou support textile ou plastique microporeux d’amas de particules de charbon actif régulièrement espacés) arrête les vapeurs, à moins que le charbon ne soit directement fixé à l’intérieur du tissu externe; une doublure peut compléter l’ensemble.

Pour confectionner des uniformes, une telle structure devra être décontaminable et lavable. Son confort sera sensiblement équivalent à celui de la tenue normale, dont elle assurera les autres fonctions (protection contre les intempéries, camouflage...). Les recherches actuelles visent une protection polyvalente contre les rayonnements, les éclats, etc., qui demandera l’incorporation d’autres composants.

Ces matériaux complexes pourront entrer dans la confection de survêtements semi-perméables, arrêtant les toxiques pendant plusieurs jours comme les vêtements correspondants, mais non réutilisables après une attaque. De plus, la superposition du survêtement et de la tenue normale réduit évidemment le confort.

Ce confort sera encore plus réduit par des survêtements imperméables, housses en plastique ouvertes à la partie inférieure protégeant des pluies toxiques mais non des gaz ou des aérosols. Aussi, malgré leur faible coût, leur inconfort et la réduction de mobilité qu’ils entraînent, restreindront-ils leur emploi.

Les personnels particulièrement exposés à un risque de forte contamination, mais localisée dans l’espace et le temps, revêtiront au moment voulu des survêtements étanches et imperméables, en tissu enduit de caoutchouc butyl ou laminé avec une pellicule plastique appropriée. De tels survêtements ne pourront être portés que pendant un temps très limité en raison de leur inconfort. Pour réduire celui-ci et accroître la durée de port, des systèmes de refroidissement portables sont à l’étude. Des dispositifs analogues sont déjà au point pour les équipages de certains chars et améliorent encore le confort des vêtements semi-perméables.

Ces différents types de vêtements seront complétés par des gants de protection et des bottes imperméables dont les caractéristiques correspondront aux conditions de port du vêtement lui-même. Pour conserver au combattant une capacité opérationnelle maximale, le confort de ces équipements devra être étudié au même titre que leur valeur protectrice.

D’une manière générale, les équipements de protection modernes ne visent plus simplement la survie du combattant, mais aussi le maintien de sa pleine capacité opérationnelle.

Décontamination

La décontamination des surfaces contaminées (peau, équipements, matériels, éventuellement sols) doit concilier l’efficacité et l’innocuité pour la surface avec la facilité de mise en œuvre. La pénétration des toxiques sera prévenue par les matériaux de revêtement (peintures polyuréthannes...), la suppression des anfractuosités, l’arrosage en pluie des navires, et par une intervention rapide.

La décontamination fera appel à deux principes, d’ailleurs associables: le déplacement du toxique ou sa destruction. Le déplacement, appliqué en décontamination nucléaire, sera rapide et, selon le procédé choisi, respectueux de la surface:

– le lavage à l’eau, applicable à beaucoup de gros matériels, nécessite un approvisionnement abondant, parfois difficile selon les théâtres d’opérations, et produit des volumes importants d’eaux faiblement contaminées;

– l’extraction par les fréons, étudiée pour la décontamination des petits matériels électroniques, exige le recyclage et la purification de ces fréons, dangereux pour l’environnement;

– l’évaporation par de la vapeur surchauffée ou des gaz chauds (provenant de turbines à gaz montées sur camions) détruit une partie du toxique mais vaporise le reste dans l’atmosphère;

– l’adsorption par des poudres inertes (bentonites), souvent conditionnées en gants décontaminants pour usage individuel, peut produire des poussières contaminées dangereuses si elles relarguent trop facilement le toxique.

La destruction de nombre d’agressifs chimiques et d’agents biologiques est assez facile, bien que certains (ypérite, agents épaissis, spores de bactéries) soient beaucoup plus résistants. Mais les décontaminants, en général des produits chlorants minéraux comme les hypochlorites, ou des bases organiques (amines) demandent un certain temps de réaction et peuvent corroder le matériel.

Ils sont appliqués avec des pulvérisateurs à main ou des systèmes sur véhicules pulvérisant des solutions aqueuses de décontaminant, éventuellement chaudes, ou des émulsions aqueuses de solvant et de décontaminant se fixant sur le matériel pour une action prolongée et une extraction du toxique. Ces décontaminations nécessitent souvent un rinçage du matériel.

La décontamination pose des problèmes particuliers pour:

– la peau, où elle est urgente pour éviter l’intoxication mais exige des procédés inoffensifs comme le gant poudreur; la décontamination et la protection des blessures feront appel à des compresses spéciales comprenant un tissu carboné;

– l’eau, et surtout l’eau potable, à débarrasser du toxique, de ses produits de destruction et du décontaminant; des matériels spécifiques mobiles coagulant, chlorant et épurant l’eau avec des charbons actifs compléteront les procédés habituels, insuffisants surtout dans les cas de fortes contaminations qui se rencontreront en cas de guerre toxicologique.

Thérapeutique

La décontamination cutanée constitue déjà un traitement, mais il sera souvent nécessaire d’administrer les antidotes spécifiques de chaque famille de toxiques, précédemment indiqués.

L’urgence de l’intervention, en particulier dans le cas des organophosphorés, nécessitera des moyens individuels de premier secours: seringue auto-injectante administrant par simple contact, à travers le vêtement, atropine, oxime et éventuellement anticonvulsivant. L’incompatibilité au stockage de certains de ces médicaments oblige à les séparer dans le corps de la seringue qui les injectera successivement (Combopen britannique, Multipen français).

Les intoxications graves devront être traitées dans des délais très brefs dans les formations sanitaires, ce qui pose un problème logistique d’évacuation. Le même genre de médicaments y sera administré, à doses plus fortes et répétées, sous surveillance médicale, et éventuellement associé à la respiration artificielle.

Un prétraitement, déjà évoqué, facilitera le traitement ultérieur. S’il semble établi qu’il n’interférera pas avec les capacités opérationnelles, ce ne sera pas le cas du traitement individuel d’urgence, surtout avec un anticonvulsivant.

Les possibilités de vaccination donneront une place beaucoup plus importante à la prévention dans l’intervention médicale en guerre biologique. Mais elles pourraient être limitées vis-à-vis de certains agents, naturels ou modifiés, ou de fortes infections par les voies respiratoires: celles-ci pourraient être mieux protégées par l’inhalation d’antigènes aérosolisés, mais ce mode de vaccination est d’un dosage délicat. Le nombre élevé d’agents biologiques potentiels obligerait à des polyvaccinations parfois difficilement associables ou à des vaccinations multiples et décalées incompatibles avec une protection rapide.

L’usage préventif, en combinaison avec les mesures immunologiques, d’antibiotiques retard et à large spectre pourra éviter le déclenchement de la maladie, en diminuer la gravité ou la retarder, mais cela exige une bonne connaissance de la maladie en cause. Il en sera un peu de même de la chimiothérapie et de l’antibiothérapie, qui auront un rôle essentiel.

D’une manière générale, si l’agent infectieux et la thérapeutique de l’infection sont connus, il restera un problème de traitement de masse, souvent de plus longue durée qu’après une attaque chimique, imposant un gros effort aux services hospitaliers, mais ne se posant pas à eux avec la soudaineté et la simultanéité des hospitalisations qui suivraient une attaque chimique ou à plus forte raison une attaque nucléaire.

5. Le désarmement biologique et chimique

Le droit international

L’insidiosité des attaques chimiques et biologiques, la possibilité d’un nombre élevé de victimes, y compris parmi les populations civiles, malgré des moyens de défense de plus en plus perfectionnés, amena à plusieurs reprises les nations à envisager d’interdire l’emploi de telles armes.

Les conférences de La Haye de 1899 et de 1907 prohibèrent l’utilisation de projectiles chimiques ainsi que de poisons et d’armes empoisonnées. Après le traité de Washington de 1922, le protocole de Genève de 1925 interdit «l’utilisation, en temps de guerre, de gaz asphyxiants, toxiques ou autres, et de tous liquides, substances ou matériels analogues, ainsi que de méthodes bactériologiques de guerre». Cent quatorze nations avaient ratifié ce protocole en 1990, nombre d’entre elles se réservant le droit de répondre à des attaques chimiques ou biologiques par des représailles de même nature.

N’était prohibé que l’emploi des agents toxicologiques lors de guerres étrangères, mais non lors de guerres civiles ou au cours d’actions d’un État contre une partie de sa population, comme en 1988, à Halabja, en Irak. Ces différents protocoles ne prévoyaient pas de mesures de vérification ni d’interdiction de fabrication. La Conférence du désarmement de la Société des Nations s’efforça en vain de remédier à ces insuffisances dans les années 1930. Seuls les traités de Versailles, de Trianon et de Saint-Germain imposèrent cette interdiction aux vaincus de la guerre de 1914, interdiction que le IIIe Reich devait tenir pour nulle. Au contraire, la république fédérale d’Allemagne s’engageait en 1954 par les accords de Paris à ne pas fabriquer d’armes atomiques, biologiques et chimiques. L’Agence de contrôle des armements de l’Union de l’Europe occidentale élabora et expérimenta ensuite des procédures de contrôle correspondantes.

Dès 1946, tous les membres des Nations unies s’engageaient à supprimer les armes de destruction massives, qui incluaient, selon le secrétaire général de l’Organisation, les armes bactériologiques et chimiques.

Le désarmement biologique

Divers projets de désarmement, associant ou traitant séparément les armes chimiques et biologiques, ont été présentés à l’O.N.U. depuis les propositions britanniques de 1968 au Comité du désarmement des dix-huit pays.

Un grand nombre de pays devaient signer la convention de 1972 sur «l’interdiction de la mise au point, de la fabrication et du stockage des armes bactériologiques (biologiques) ou à toxines et sur leur destruction». La France a adhéré en 1984, après avoir adopté en 1972 une loi nationale de même objet et de même portée. Mais cette convention ne prévoit ni mesures de vérification ni sanctions, ce à quoi s’efforcent de remédier des conférences quinquennales des signataires.

Le désarmement chimique

Les négociations de Genève

Un accord de désarmement chimique était plus difficile en raison de l’existence d’arsenaux importants, déclarés ou clandestins, et de l’efficacité des armes chimiques dans plusieurs conflits depuis 1915. Des négociations internationales se sont néanmoins poursuivies depuis 1968 à Genève, au Comité du désarmement des Nations unies, coprésidé par les États-Unis et l’Union soviétique jusqu’en 1979 et à tour de rôle depuis cette date, où la France l’a rejoint, par chacun des trente-neuf pays participants.

Depuis 1980, un groupe ad hoc a travaillé à un projet de Convention, aboutissant en août 1992 à un texte de compromis. L’accord fut assez facile sur les articles I et II définissant la portée de la Convention, les munitions et produits visés (excluant les herbicides et les produits de police, dont seul l’emploi à la guerre est interdit, et classant les toxiques en supertoxiques, toxiques létaux et produits nocifs, et incluant les précurseurs – précurseurs clés – entrant dans la phase finale de synthèse du toxique et autres matières premières). À noter que nombre de précurseurs et de produits nocifs, et même létaux, répondent à d’importants besoins civils. Ce sont les produits «à double fin».

Les articles III à V prévoient la déclaration par chaque État partie de ses stocks d’armes chimiques et de ses installations de fabrication, à arrêter immédiatement, ainsi qu’un plan de destruction totale, sous contrôle international, des uns et des autres dans les dix ans suivant l’entrée en vigueur de la Convention. Des dérogations pour raisons techniques pourraient porter ce délai à quinze ans.

L’article VI autorise cependant la production de petites quantités (moins d’une tonne) de toxiques pour la recherche civile (médicale...) ou la protection.

Mais, aux articles suivants, les domaines à surveiller aux fins de contrôle de non-fabrication étaient les plus difficiles à délimiter, car ils pouvaient concerner toute l’industrie chimique. Et les modalités des inspections de «routine» ou inopinées «par défi» donnèrent lieu à d’âpres discussions: fallait-il établir la confiance en la Convention par la possibilité de vérifications «en tous temps et en tous lieux» ou protéger des secrets militaires, industriels ou économiques en des domaines étrangers aux armes chimiques? La position de certains États, en particulier les États-Unis et l’Union soviétique, a d’ailleurs changé au cours des années, souvent dans des directions opposées.

Le texte de compromis a distingué les installations produisant des précurseurs ou des produits à double fin, selon une liste établie, d’autres usines de synthèse de produits organiques phosphorés, fluorés ou soufrés. Seules les premières devraient être déclarées dès l’entrée en vigueur de la Convention et soumises à des inspections de routine (au maximum deux par an limitées à 24 heures). Les autres n’auraient à être déclarées que quatre ans plus tard.

Les inspections «par défi» d’installations suspectes ne seraient pas limitées en nombre mais en durée (quatre jours) et l’État défié pourrait différer la visite de cinq jours et y soustraire ce qu’il considérerait comme étranger au domaine de la Convention.

Les articles de procédure suivants donnèrent lieu à de longues discussions, en particulier sur l’importance, la composition et le rôle du Conseil éxécutif chargé de réaliser les objectifs de la Convention: finalement, il comprendra les représentants de quarante et une nations, réparties en cinq zones géographiques.

En dépit des brèches ouvertes dans le vaste filet du contrôle et de l’expérience des difficultés rencontrées par les équipes d’inspecteurs de l’O.N.U. en Irak après la guerre du Golfe, l’ensemble de ce compromis a été adopté par consensus par le comité ad hoc et la Conférence du désarmement à Genève en septembre 1992. Il a été transmis à l’O.N.U. et présenté en décembre 1992 à l’Assemblée générale de l’Organisation.

Après son adoption, peut-être assortie de réserves par certains pays, la Convention de désarmement chimique devrait être signée à Paris au début de 1993 et entrer en vigueur après sa ratification par soixante-cinq pays, ce qui devrait demander de deux à trois ans.

Les négociations bilatérales américano-soviétiques

Parallèlement aux discussions de Genève, les États-Unis et l’Union soviétique, qui possèdent les plus grands arsenaux chimiques, ont poursuivi depuis la fin des années 1970 des discussions qui ont vu évoluer leurs positions respectives et influencé grandement les discussions internationales.

Le refus prolongé de l’Union soviétique de reconnaître la possession d’armes chimiques freina longtemps ces discussions qui s’accélérèrent à la suite de l’annonce, au printemps de 1987, par le président Mikhaïl Gorbatchev de l’arrêt de la fabrication soviétique d’armes chimiques et l’ouverture aux négociateurs de Genève en octobre 1987 de la plus grande installation soviétique d’armes chimiques à Shikhany, où furent présentées les armes mentionnées dans le tableau 9. Malgré les doutes sur l’exhaustivité de cette présentation et sur le niveau des stocks de toxiques soviétiques, officiellement situés au-dessous de 50 000 t, cette visite et celle d’une délégation soviétique à l’usine américaine de destruction d’armes chimiques de Tooele dans l’Utah relancèrent les discussions bilatérales.

En septembre 1989, à l’O.N.U., le président George Bush proposait qu’États-Unis et Union soviétique donnent l’exemple du désarmement par d’importantes réductions bilatérales. Un protocole était signé en septembre 1989 prévoyant l’expérimentaton bilatérale de mesures de vérification et l’échange de renseignements d’abord généraux sur les capacités chimiques respectives avec visite des installations, puis détaillés avec inspections in situ. Ce protocole préparait l’accord de juin 1990 entre Bush et Gorbatchev pour une coopération sur les méthodes de destruction, l’arrêt des fabrications (en particulier l’arrêt des munitions binaires amorcé par les États-Unis, ce qui avait pu assouplir la position soviétique) et la destruction, programmée de 1993 à 2002, des stocks d’armes existants jusqu’à un seuil de 5 000 t de toxique. En cas d’accord international les deux pays réduiraient leurs stocks à 500 t dans les huit ans. À cette date, une conférence spéciale aurait déterminé si les conditions d’application de cet accord permettaient d’éliminer les stocks restants dans les deux années suivantes. Cette clause d’un stock de sécurité, défendue jusqu’en 1988 par la diplomatie française, fut finalement abandonnée par les États-Unis en 1991. Depuis lors, visites et échanges d’informations semblent se poursuivre activement entre les deux pays.

Les initiatives françaises

Après George Bush, le président François Mitterrand, le 29 septembre 1988, devait appeler, à la tribune de l’O.N.U., à la tenue à Paris d’une Conférence internationale sur l’interdiction des armes chimiques et sur la revalorisation du protocole de Genève de 1925, dont la France est dépositaire. En même temps, il annonçait la renonciation française à un stock chimique de sécurité minimale.

Les cent quarante-neuf États participant à cette conférence, en janvier 1989, y réaffirmaient leur adhésion au protocole de Genève «dont les violations les préoccupaient» (seule allusion au conflit irako-iranien) et soulignaient la nécessité de conclure rapidement une convention de désarmement «universelle, générale et d’application effectivement vérifiable», invitant les négociateurs de Genève à œuvrer activement dans ce sens. Ils affirmaient leur soutien à l’O.N.U. pour veiller à l’interdiction d’emploi des armes chimiques et enquêter sur les violations de cette interdiction.

Cette conférence a eu un succès médiatique indéniable par le nombre des participants, adoptant à l’unanimité la déclaration finale malgré ses ambiguïtés et leurs divergences: absence de condamnation des emplois d’armes chimiques les plus récents (par l’Irak en particulier) –, vœu de désarmement général et complet sous contrôle international répondant vaguement au lien entre désarmement chimique et désarmement nucléaire réclamé par les États arabes et quelques autres, associés dans un front anti-israélien et anti-puissances nucléaires. Ces pays manifestèrent au cours de la conférence une certaine réticence à se priver de l’«arme nucléaire du pauvre», qui avait montré une certaine efficacité dans le conflit entre l’Irak et l’Iran. Enfin, ce fut un succès médiatique soviétique, Edouard Chevardnadze, alors ministre des Affaires étrangères, exploitant le changement d’attitude de son pays et annonçant la destruction unilatérale de ses stocks sans attendre la conclusion de la convention. Il reconnaissait enfin le principe du «contrôle international le plus strict, y compris l’inspection sur place sans droit de refus», points qui marquaient le changement de politique de l’Union soviétique, même si l’avenir devait tempérer l’optimisme, en particulier en matière de destruction des stocks pour des raisons écologiques, techniques et financières.

La non-prolifération des armes chimiques

En l’attente d’un accord de désarmement, États-Unis et Union soviétique envisageaient en 1985 un traité de non-prolifération analogue au traité de non-prolifération nucléaire. Ce projet ne fut pas retenu, les autres pays occidentaux craignant qu’il ne repousse l’accord de désarmement et les pays du Tiers Monde dénonçant son caractère discriminatoire.

Cependant, les pays industrialisés, sensibilisés par l’aide apportée par des firmes étrangères à la construction de l’usine chimique suspecte de Rabta, en Libye, et à la réalisation de l’armement chimique irakien, adoptèrent progressivement des mesures de contrôle de leurs exportations de matériels et produits sensibles. À partir de 1985, un groupe de pays, conduit par l’Australie, établit des listes de produits dont l’exportation devait être interdite ou contrôlée, selon les produits et les pays destinataires. C’est ainsi qu’un règlement français d’août 1991 soumet au contrôle à l’exportation cinquante produits et des technologies afférentes, complétant des dispositions de 1985 qui classaient «matériels de guerre» les toxiques et leurs précurseurs clés, l’exportation des chlorure et oxychlorure de phosphore et de duthiodiglycol étant déjà soumise à déclaration préalable. En janvier 1986, l’Union soviétique réglementait l’exportation de produits chimiques à usage industriel pouvant servir à la production d’armes chimiques.

Il faudrait encore citer, entre autres, la réglementation allemande de novembre 1990, l’export of goods order britannique de décembre 1990, l’executive order américain de novembre 1990... Ce dernier soumettait au contrôle la totalité des biens, technologies et services pouvant aider un pays à développer, produire, stocker ou disperser des produits chimiques, bactériologiques ou biologiques susceptibles de devenir des armes. Et en janvier 1991 le Congrès américain recommandait, en attendant la conclusion d’un accord de désarmement, la poursuite des efforts du groupe australien et demandait des sanctions contre tout État préparant ou utilisant des armes chimiques et contre toute personne ou société, même non américaine, qui participerait à leur prolifération à partir du territoire ou de produits américains.

Ainsi la communuté internationale cherche-t-elle à interdire les armes chimiques par des mesures nationales empêchant la prolifération et par un accord international de désarmement. Même si ces efforts aboutissent dans les prochaines années, la mise au point de contrôles efficaces et la destruction des stocks existants soulèvent des problèmes qui retarderont l’élimination totale de la menace chimique.

La destruction des stocks d’armes chimiques

L’élimination d’armes chimiques et de toxiques inutilisables a commencé dès la fin de la Première Guerre mondiale: on eut longtemps recours à l’enfouissement ou à l’immersion dans des fosses marines plus ou moins profondes. La mer Baltique reçut ainsi, après 1945, des milliers d’obus allemands au tabun et des milliers de tonnes d’ypérite en tonneaux métalliques, et l’océan Pacifique recueillit de nombreuses munitions japonaises. Si l’eau de mer fut rarement polluée, des pêcheurs furent intoxiqués par des munitions fuyardes ramenées dans leurs filets. Après que l’enfouissement de neurotoxiques dans un forage profond du Colorado eut provoqué de légères secousses sismiques, l’armée américaine procéda à plusieurs immersions d’armes chimiques dans l’Atlantique dans les années 1960. L’opération Chase, en août 1970, fut la plus médiatisée: un navire transportant douze mille roquettes contenant 65 t de Sarin fut coulé par 5 000 m de fond à 450 km à l’est du cap Kennedy.

Des considérations écologiques amenèrent à renoncer à ces modes d’élimination en faveur d’une destruction effective des toxiques, soit physiquement (par chauffage ou pyrolyse), soit chimiquement (par des réactifs alcalins ou chlorants ou par réaction catalytique). La reconversion des toxiques en produits de base pour l’industrie chimique n’a, en général, pas été retenue en raison du prix de revient et de la mauvaise image de marque des produits ainsi obtenus. La destruction des munitions chimiques se complique par la nécessité de séparer le toxique et les explosifs par perçage ou désassemblage de la munition dans des installations étanches résistant aux explosions.

Une des premières opérations à grande échelle sur ce principe eut lieu dans les années 1960 au Rocky Mountain Arsenal, dans le Colorado, dans des installations de fabrication de sarin reconverties en installations de démilitarisation, reconversion envisagée dans le projet de convention de désarmement. L’opération portait sur des bombes gigognes d’avion renfermant des bombettes contenant chacune 1,2 kg de sarin et 0,25 kg d’explosif. Après extraction de la bombette et inactivation des sa fusée, elle était percée, et le sarin soutiré pour neutralisation chimique par la soude. La saumure produite était séchée, et le mélange de sels solides mis en tonneaux et stocké. L’explosif était brûlé dans un four de désactivation.

La même technique de neutralisation chimique était utilisée dans la station mobile de démilitarisation soviétique présentée à Shikhany, mais les produits de la réaction étaient incinérés à 1 200 0C et non plus simplement séchés. Les stocks d’ypérite canadiens ont également été neutralisés chimiquement, dans les années 1970, par l’hydroxyde de calcium; l’hydrolysat était incinéré par atomisation dans une flamme de gaz naturel, le four d’incinération étant équipé d’une tour de lavage des gaz dont l’eau était neutralisée et recyclée.

L’incinération des toxiques eux-mêmes avait été utilisée dès la fin de la Première Guerre mondiale dans de simples fosses à ciel ouvert, sans grand souci de vapeurs toxiques ou des résidus dégagés. Le principe en a été repris dans des incinérateurs spécialement conçus pour une destruction totale à haute température, reliés à des tours de lavage des effluents gazeux. En 1972, la même usine de Rocky Moutain Arsenal déruisit ainsi 3 000 t d’hypérite: le toxique, injecté dans une flamme de gaz naturel, était totalement décomposé entre 750 et 875 0C, les oxydes de soufre et l’acide chlorhydrique formés étant lavés par une solution de soude concentrée. Les produits, représentant un tonnage supérieur à celui de l’ypérite détruite, étaient séchés et stockés.

À partir de 1982, l’incinération a remplacé l’hydrolyse des toxiques organophosphorés aux États-Unis. Une installation expérimentale fut construite à Tooele, dans l’Utah, et une usine de destruction a été ensuite édifiée sur l’île Johnson, dans le Pacifique, dans un très grand dépôt de toxiques de l’armée américaine. L’installation comprend une unité de désassemblage des munitions, suivie de quatre fours doubles: un incinérateur de toxiques à 1 500 0C, un four rotatif brûlant l’explosif et la charge propulsive, un four décontaminant les éléments métalliques à 800 0C, un incinérateur pour les emballages et éléments divers. Les gaz brûlés sont refroidis, lavés, et les saumures évaporées. Les sels formés et autres résidus secs sont mis en fûts pour être stockés sur le continent américain. L’installation, ventilée, comporte de nombreux appareils de contrôle de l’atmosphère pour garantir la sécurité des opérateurs et l’absence de rejet de toute trace de toxique à l’extérieur.

La complexité des opérations a retardé la mise au point de l’installation dont l’évaluation devrait se terminer à la fin de 1991. Au total, le stock à détruire dans l’île Johnson serait composé d’environ 300 000 munitions et de toxiques en conteneurs: roquettes de sarin et de VX, obus (dont 100 000 ramenés des dépôts de l’armée américaine en Allemagne en juillet 1990), bombes et mines, conteneurs d’ypérite, de sarin et de VX. Il représenterait environ 6 p. 100 de l’arsenal chimique américain.

La sophistication de l’installation de l’île Johnson explique son coût: plus de 1 milliard de francs. L’ensemble du programme de destruction prévoit la construction d’installations semblables dans chacun des huit dépôts d’armes chimiques sur le continent américain, à commencer par le plus important, à Tooele, renfermant 40 p. 100 de l’arsenal chimique américain. Le budget pour l’ensemble du programme de destruction de l’arsenal chimique américain s’élève approximativement à 30 milliards de francs, en investissements et fonctionnement. Mais nombre de ces implantations se heurtent à des objections écologiques, plus psychologiques que techniques, vu la sûreté des installations, comme d’ailleurs le transfert des munitions vers des installations implantées dans des sites désertiques. Le transfert sans incident des stocks d’Allemagne vers l’île Johnson devrait relativiser ces craintes de pollution ou d’accidents. L’installation de l’île Johnson soulève également des protestations des mouvements écologiques, de différentes organisations de l’océan Pacifique, et même du gouvernement et du Parlement des États fédérés de Micronésie.

En Union soviétique, les protestations des populations ont empêché la mise en service de la seule installation construite, à Chapayevsk, basée sur un procédé de destruction chimique. Aucun autre site n’avait été choisi à la fin de 1991, et la conjugaison des problèmes écologiques, techniques et financiers, sans parler des bouleversements politiques récents, ne permet guère d’envisager l’élimination prochaine de l’arsenal chimique soviétique.

Pour tenter de réduire ces différents obstacles, des solutions de remplacement sont recherchées. Les plus avancées techniquement sont la destruction des toxiques par des fours à plasma et la cryofracture des munitions: congelées dans l’azote liquide, puis écrasées à la presse hydraulique, elles sont passées au four d’incinération sans séparation du toxique et de l’explosif, désensibilisé par la basse température. Ce procédé ne nécessiterait qu’un seul four.

Malgré la sûreté des solutions techniques, leur coût et leur impact psychologique freineront leur mise en œuvre et les stocks d’armes chimiques ne seront pas totalement éliminés avant plusieurs décennies, en particulier en ex-Union soviétique, ce qui, par contrecoup et souci d’équilibre, pourrait freiner aussi le programme de destruction américain, et cela même si la convention de désarmement prévoyant la destruction complète des stocks dans les dix ans qui suivront son entrée en vigueur est conclue rapidement en dépit des nombreux points encore à résoudre à la fin de 1991.

La possibilité d’accès de nouveaux pays aux armes chimiques, malgré les mesures de contrôle de la prolifération et les vérifications prévues par la convention de désarmement, maintiendra également le risque d’attaques chimiques, sans doute plus limitées en ampleur et en durée que pendant la Première Guerre mondiale et pouvant prendre la forme d’opérations clandestines. Cette forme clandestine serait sans doute la plus courante dans le cas de l’emploi des armes biologiques dont les conventions internationales ne peuvent exclure totalement le risque.

Heureusement, le renforcement des moyens de défense, grâce aux progrès des sciences et des techniques, pourra réduire le danger de telles attaques, et donc leur efficacité et la tentation pour certains pays de recourir à ce type d’armes.

Encyclopédie Universelle. 2012.


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